Parcours Do Noguès


DONO-parcoursJ’ai commencé la poterie très jeune, à lʼâge de 13 ans, apprentissage approfondi à lʼécole des Beaux-Arts du Mans.

Ensuite, pendant quelques années, jʼai été directrice artistique dans la publicité à Paris dʼabord, puis à Toulouse, profession qui mʼa éloignée quelque temps du modelage de la terre, mais qui mʼa beaucoup apportée par la curiosité que ce métier exige, et par les multiples occasions dʼexercer le dessin et le graphisme.

Mon attirance pour la terre, et le feu, mʼa fait remettre la main à la pâte avec bonheur il y a maintenant une quinzaine dʼannées.

Les sujets qui mʼinspirent sont la faune et la flore, et la technique qui me permet dʼaller au bout de ma recherche est celle du raku. Mes sujets privilégiés sont les taureaux, les chevaux, et aussi les oiseaux, et lorsque je modèle des pots ou des boîtes, ils prennent la forme dʼanimaux, ou se parent dʼun décor animal ou végétal.

Dans mes dernières recherches, je me suis intéressée aux personnages ; souvent en position instable, perchés sur de hauts socles tantôt blancs (traités au raku), tantôt patinés bronze ou or.

Un regard extérieur

Grd-groupeok guillement-avDu ciel à la terre.
Pendant longtemps, Do, de sa main, a occupé l’espace. Elle y lançait ses oiseaux, bariolés, multicolores, un peu comme ces cerfs volants chinois qui balisent le ciel et créent des trajectoires imaginaires. Elle les laissait prendre leur envol, pour mieux les confier à quelques lucanophiles amateurs. Ils sont partis en effet pour une longue migration, laissant à leur créatrice le temps d’une autre recherche.

Redescendre sur terre.
Regarder le théâtre des petits hommes aux gesticulations souvent dérisoires, à la geste souvent absurde, aux saccades saisies dans l’instant d’une vanité, mouvements atones car figés dans la glaise.
Les petits êtres de Do sont, à la manière d’un persiflage léger et sous des dehors sereins, des êtres de contestation, de violence, de questionnement.
Ils ne sont pas innocents et sont plus souvent torturés qu’alanguis. Ils sillonnent la matière, escaladent, ou tentent de le faire, d’impossibles et d’abruptes falaises.
Ils pénètrent des corridors mythologiques et s’inscrivent à leur manière dans l’histoire des mondes.
Il y a celui, tel Sisyphe, qui roule sa pierre, il y a celui qui s’accroche au ciel, ou à la lune, Pierrot solitaire, il y a celui, qui, comme le stylite, s’installe à vie sur sa colonne.
Il y a aussi ces couples qui ne peuvent ou ne savent se rejoindre.

Incommutabilité des êtres ?
Attitude torve de la mésentente, incompréhension des signes, gestes muets, bras tendus en vain.
On est dans l’univers secret de Do. Celui qu’elle sculpte comme si sa main travaillait seule, s’échappant du champ de la mémoire, hors du temps, hors du quotidien. Univers qui se charge des incertitudes et des attentes... Un univers si loin de la personne attendue de l’artiste.

L’artiste ?
Janus avec le sourire de l’accueil, Janus avec les désordres de l’inspiration.
La main conviviale qui se tend et celle qui tord la glaise, la maltraite et l’érige en puissance noire.
Puissance noire, celle qui enfante l’hybride, l’improbable. L’intolérable !
L’humain né d’une gestation animale, mélange des genres, du Genre.
Comme s’il fallait, dans cet abrupt décloisonnement, s’interroger encore sur les théories de l’espèce.
Sombre avatar d’où jaillit l’inexploré. L’inexplorable.
Comme l’est sans doute l’esprit qui guide Do dans sa création multicaule.
De ces miscellanées d’inspiration naît une oeuvre qui s’assume et se revendique.

Et s’affirme dans les dessins.
Etrange rencontre entre l’humain et l’animal. Traçabilité entre l’être et les singes qui l’entourent.
Darwin ? Dérisoire gesticulation de l’homme saisi dans le bec d’un oiseau géant.
Gestation hybride de l’humain dans le ventre d’un insecte démesuré ?
De quelle théorie, de quelle fantasmagorie, Do s’inspire-t-elle ?
De celle du paléontologue Dale Russel qui décelait dans les dinosauroïdes une future et possible
espèce dominante ?
Des légendes amérindiennes instituant le pouvoir de l’homme-tonnerre ? De l’hybris grec ?

A sa manière, Do crée son bestiaire humanoïde.
Quels rêves, quels cauchemars l’inspirent ?
Et s’il s’agissait simplement d’une relation privilégiée, secète, avec le monde animal ?
Une sorte d’équivalence ? De reconnaissance ? D’amour ?
Ces animaux auxquelles elle donne la perfection de son trait, laissant à la représentation humaine l’hésitation du croquis. Message subliminal ? L’avenir est au-délà de l’humain... guillement-ap

Philippe Bidaine, juillet 2015
Editeur (directeur honoraire des Editions du Centre Pompidou)
Critique (l’art contemporain chez Scala).